Agnès – Lire et relier les ici et les ailleurs

La librairie Calypso est installée à Paris depuis quelques mois, offrant une ouverture sur ces mondes qui existent au-delà des mers, ceux que l’on a coutume de nommer les Outre-Mers. Agnès Cornélie en est l’initiatrice, la gérante. Elle raconte une passion, une bifurcation professionnelle, le cheminement d’une idée, devenue un projet, une réalité, une porte ouverte à la découverte d’autres imaginaires. Elle tire le bilan de l’année écoulée, dresse des perspectives pour les suivantes. « Chacun ouvre son esprit peu à peu, quelque soit le sujet. J’espère que la vision doudouïste des Outre-Mer disparaîtra dans le futur »

« Le succès, c’est d’aimer qui vous êtes, aimer ce que vous faites, et aimer comment vous le faites »
Maya Angelou

Bonjour Agnès. Si tu devais te présenter en trois mots, lesquels choisirais-tu ?

Bonjour Dominique, c’est difficile de se présenter en trois mots.
Je dirais Guadeloupéenne, déterminée, curieuse.

Peux-tu nous raconter le cheminement vers la création de la librairie Calypso ?

Avant Calypso, je n’évoluais pas dans le monde de l’entreprenariat.
En fréquentant les librairies et les bibliothèques – j’aime beaucoup lire toutes sortes de littératures – , j’ai constaté que nos auteurs étaient peu représentés ou alors ils étaient classés en littératures du monde ou littératures d’Afrique. J’ai, dès lors, pensé qu’il serait bon d’ouvrir une librairie qui regrouperait ces auteurs, de les mettre en lumière, de proposer des livres d’histoire, des livres de cuisine, des beaux livres, des livres pour enfants, en somme, de créer une librairie généraliste qui aurait comme fil conducteur les régions d’Outre-Mer et les pays de la Caraïbe.

Je souhaitais qu’il y ait un salon de thé aussi, avec des produits régionaux. Enfin, comme j’aime la culture sous toutes ses formes, j’ai souhaité intégrer une galerie pour accueillir ponctuellement de petites expositions.

Mon précédent métier sur pause, j’ai commencé à construire ce projet en me formant au métier de libraire d’abord tout en travaillant l’étude de marché, le business plan et les autres étapes nécessaires à la création d’une entreprise.

« Il peut y avoir quelque chose de transformateur à envisager d’autres corps du savoir, d’autres objets et d’autres territoires, quand ils permettent de démonter, de détraquer des conformismes, des pesanteurs, des violences symboliques qui structurent l’institution »
Nadia Yala Kisukidi

A l’heure où lire semble décliner, partages-tu ce pessimisme quant à la lecture ?

Je ne suis pas pessimiste quant à l’avenir du livre et de la lecture car les lecteurs (et surtout lectrices) sont encore très nombreux. On aime offrir des livres. Même si les gens s’informent sur les réseaux sociaux, quand ils souhaitent réellement creuser et approfondir un sujet historique ou de société, ils recherchent un livre.

Le problème n’est donc pas d’aimer lire ou non, l’important est de trouver le livre qui saura vous captiver.

Quels sont tes autrices/auteurs préférés ?

Il y a des livres géniaux que j’ai beaucoup appréciés et que je recommande volontiers. Mais je ne peux pas choisir tel ou tel auteur en disant qu’il est mon préféré.

« Je souhaitais un salon de thé, avec des produits régionaux, une galerie aussi pour accueillir ponctuellement de petites expositions »

Pour ouvrir cet espace, à la fois librairie et salon de thé, tu as lancé une campagne de financement participatif. Qu’est-ce qui a conduit ce choix ? Qui étaient tes contributeurs ?

En effet. J’ai mené une campagne de financement participatif entre mars et mai 2020 afin que chacun contribue au projet. Cela a permis de faire de la publicité avant l’ouverture de la librairie. C’était en plein confinement. La participation a été massive et l’information a été très relayée. Je remercie d’ailleurs, de nouveau, les nombreux contributeurs. Ils viennent de tous horizons, comme mes clients.
Même si la campagne a été un succès – j’ai dépassé mon but initial -, il me faut préciser que le montant récolté n’a pas permis de couvrir tous les frais que réclame l’ouverture d’une librairie, d’un commerce en général. J’ai dû contracter un prêt bancaire.

Quels obstacles majeurs as-tu dû franchir ? Quelles sont, aujourd’hui, tes plus grandes joies ?

Précisément, trouver des financements.
Comme je l’ai dit précédemment, l’ouverture d’un commerce représente un coût énorme. J’espérais obtenir des subventions publiques et ai donc engagé des démarches en ce sens, déposé des dossiers un peu partout sans rien obtenir. Je me suis donc tournée vers les banques pour obtenir un prêt.

J’ai voulu un local public. Mon dossier n’a pas été retenu non plus. J’ai dû chercher dans le privé. Trouver l’emplacement adéquat m’a demandé plus d’un an de recherches.

Je remercie donc ma famille qui m’a beaucoup soutenue, m’a poussé à persévérer. L’une de mes plus grandes joies a été de voir l’enseigne de la librairie installée. Après tous les préparatifs et les travaux, tout devenait concret. Avec, bien sûr, le jour de l’ouverture, le vendredi 28 août 2020 !
Je suis enfin très touchée lorsque des clients me remercient d’avoir ouvert une telle librairie.

« Seul cet amour-là peut transfigurer le monde et le rendre harmonieux »
Maryse Condé, L’évangile du Nouveau-monde

Ressens-tu, quelquefois de la frustration quant à la manière dont sont perçus les territoires dont tu exposes la littérature ?

Auparavant, j’étais agacée. J’ai décidé de ne plus l’être.
Chacun ouvre son esprit peu à peu, quelque soit le sujet. J’espère que la vision doudouïste des Outre-Mer disparaîtra dans le futur.

Une crise traverse aujourd’hui, la Guadeloupe, la Martinique et semble s’étendre dans l’ensemble des territoires dits d’Outre-Mer. Quelle est ta position à ce propos ?

Cela fait des années que nos régions sont en crise, qu’elles connaissent des grèves, manifestations. J’ai l’impression que cette fois, cependant, nous sommes un cran au-dessus.
Cela me rend très triste que l’on ait pris l’habitude de commencer par bloquer pour discuter après, qu’il y ait de tels débordements de violence, des pillages, des incendies…
Comment reconstruire après cela ?

« Se préparer à vivre cet avenir autre (…),se laisser mouvoir par le réel sans perdre ce sens de la piété, ce sens de la conquête, ce sens du destin ».
Suzanne Césaire, Le grand camouflage

A quelques semaines de la fin de cette année 2021, quel bilan tires-tu ?

2020 et 2021 ont été des années particulières avec les confinements et couvre-feux successifs. Même si les librairies ont été considérées comme des commerces essentiels, qu’elles ont donc eu le droit d’ouvrir, les clients n’étaient pas forcément présents du fait des couvre-feux et, pour certains, de la crainte du virus. J’ai mis en place un système de vente en ligne parce que cela m’a été demandé mais cette solution est finalement peu utilisée, c’est dommage…
Parallèlement, le confinement a conduit d’autres personnes à se remettre à la lecture, à se rendre compte de l’importance du lien social et des commerces de proximité.

En somme, je dirais donc que le bilan est correct : il faut poursuivre les efforts. De manière générale, il faut bien attendre quatre ans avant de tirer des conclusions pour une entreprise.

De quoi rêves-tu aujourd’hui, pour l’année à venir et celles qui suivront ?

Eh bien, que l’activité de la librairie continue à se développer de manière positive et, surtout, que l’on sorte de cette pandémie !

Une citation pour conclure cet entretien ?

« Il peut y avoir quelque chose de transformateur à envisager d’autres corps du savoir, d’autres objets et d’autres territoires, quand ils permettent de démonter, de détraquer des conformismes, des pesanteurs, des violences symboliques qui structurent l’institution. » Nadia Yala Kisukidi in Dialogue transatlantique – Perspectives de la pensée féministe noire et des diasporas africaines (Anacaona Editions)

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Pour aller plus loin

La librairie est située au
32, rue Gassendi dans le XIVe arrondissement
Métro
Denfert-Rochereau

Le programme des événements peut être consulté sur le site internet de la Librairie Calypso

Enfin, pour une visite virtuelle, c’est ici

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